
Mi-mai 2026, au large de Shanghai, HiCloud Technology a mis en service le premier datacenter sous-marin commercial au monde alimenté à 95% par un parc éolien offshore. Une installation de 24 MW, environ 2 000 serveurs, immergée à 35 mètres de profondeur, pour un investissement annoncé de 226 millions de dollars. La nouvelle a rapidement fait le tour de la presse spécialisée — et pour ceux qui suivent le sujet depuis quelques années, elle a un goût particulier : c’est exactement le genre d’infrastructure que Microsoft avait démontrée techniquement avec son projet Natick… puis abandonnée en 2024.
Natick, le démonstrateur qui marchait

J’avais consacré un article au projet Natick en son temps, parce que le concept m’intéressait depuis longtemps. Pour rappel rapide : Microsoft Research avait immergé en juin 2018, au large des Orcades en Écosse, un cylindre étanche de 12 mètres de long contenant 864 serveurs. L’objectif était double — démontrer qu’un datacenter pouvait fonctionner sans intervention humaine sous l’eau pendant plusieurs années, et exploiter l’environnement marin comme dissipateur thermique.
Quand le module a été remonté en septembre 2020 après plus de deux ans d’immersion, les résultats étaient sans appel : 6 défaillances sur 855 serveurs, contre 8 défaillances sur 135 serveurs dans le groupe de contrôle resté à terre. Soit un taux de panne environ 8 fois plus faible sous l’eau. L’atmosphère contrôlée (azote sec, vibrations atténuées) et la température stable de l’eau de mer expliquaient ce résultat.
Naval Group, l’expertise française derrière Natick

Le détail qu’on oublie souvent dans les articles anglophones sur Natick, c’est que le cylindre lui-même a été conçu et fabriqué en France par Naval Group, à Brest. L’industriel naval, héritier de quatre siècles d’expertise dans les sous-marins militaires, a apporté à Microsoft un savoir-faire que Redmond n’avait pas : la conception de coques étanches durables, le système d’échange thermique inspiré du refroidissement des sous-marins, et la maîtrise des contraintes mécaniques en milieu marin. Sans cette brique industrielle française, Natick aurait probablement été un projet beaucoup plus modeste — c’est un point qui mérite d’être souligné, et qui n’est pas suffisamment mis en avant dans la couverture du sujet.
Juin 2024 : Microsoft tire le rideau
En juin 2024, Noelle Walsh, à la tête de la division Cloud Operations and Innovation de Microsoft, a confirmé dans une interview à Data Center Dynamics que Natick était officiellement terminé : « I’m not building subsea data centers anywhere in the world. » La formule est sèche, mais elle est accompagnée d’une nuance importante : « Mon équipe a travaillé dessus, ça a marché. Nous avons appris beaucoup sur les opérations sous le niveau de la mer, les vibrations, l’impact sur les serveurs. Nous appliquerons ces apprentissages à d’autres cas. »
Autrement dit : Microsoft ne dit pas que Natick a échoué. Microsoft dit que les leçons techniques sont acquises, mais que le modèle opérationnel ne tient pas la route à grande échelle. La maintenance d’un module immergé, son remplacement, la mise à jour matérielle dans un contexte où les générations de GPU se succèdent tous les 18 mois — autant de contraintes qui pèsent lourd face aux investissements massifs requis par l’essor de l’IA. Microsoft a fait un choix d’allocation de capital, pas un constat d’échec technique.
Mai 2026 : la Chine reprend le flambeau
Le projet de Lingang, lui, n’est pas un démonstrateur de recherche : c’est une infrastructure commerciale. Porté par HiCloud Technology en partenariat avec China Telecom et le gouvernement chinois, il vise à terme une capacité de 500 MW. La première phase de 24 MW abrite 192 baies, et la singularité du projet est le couplage direct avec un parc éolien offshore qui le surplombe, fournissant 95 à 97% de son alimentation. Le PUE annoncé descend sous 1,15, là où un datacenter terrestre classique se situe autour de 1,4 à 1,6.
Ce que la Chine fait de différent, c’est l’intégration verticale et la planification longue. Là où Microsoft devait justifier chaque dollar à des actionnaires, HiCloud opère dans un cadre où l’État, l’industrie navale chinoise et les opérateurs télécoms travaillent dans la même direction sur un horizon de 10-15 ans.
Deux logiques industrielles, deux décisions
Il serait facile de conclure que Microsoft s’est trompé. Ce serait inexact. Les contraintes d’un cloud provider commercial mondial ne sont pas celles d’un projet pilote soutenu par l’État chinois. Ce que Natick a démontré reste valable — c’est d’ailleurs cette base technique que les projets actuels exploitent, consciemment ou non.
L’enseignement réel est ailleurs : une innovation peut être techniquement aboutie et industriellement non viable pour son inventeur, mais devenir parfaitement adaptée à un autre acteur, dans un autre contexte, à un autre moment. Natick et Lingang ne sont pas deux chapitres successifs d’une même histoire. Ce sont deux décisions différentes, prises avec des objectifs différents, sur la même technologie. Et c’est la Chine qui aura, pour l’instant, le mot de la fin. 😉



